Les chiffres de la reprise économique suisse font la une des bulletins officiels. Une croissance de 1,9%, des exportations qui rebondissent, une inflation maîtrisée : voilà le tableau que peint Berne pour justifier l’inaction gouvernementale. Mais il suffit de traverser la Sarine pour mesurer l’ampleur du mensonge statistique qui se dessine.
En Suisse romande, le chômage s’établissait à 4,3% en septembre 2026, contre 3% au niveau national. Cet écart de 1,3 point n’est pas une nuance de conjoncture. C’est l’expression brute d’une inégalité structurelle qui gangrène la région depuis des années. Tandis que Zurich et Berne jouissent des fruits d’une économie dopée par la finance et l’industrie de pointe, la Suisse romande voit ses habitants attendre plus longtemps à la caisse de chômage, vivant d’allocations plafonnées et de perspectives d’emploi qui rétrécissent.
Une croissance « résiliente » qui ne crée pas d’emplois
Le produit intérieur brut romand devrait progresser de 1,9% en 2026, après une hausse de 2,2% en 2025. À première vue, c’est acceptable. Mais ce chiffre cache une réalité moins reluisante : cette croissance ne s’est pas traduite en offres d’emploi suffisantes pour absorber les demandeurs d’emploi régionaux. Comment expliquer autrement cet écart de plus d’un point entre le taux de chômage romand et la moyenne suisse?
La réponse est simple, mais Berne l’ignore : la croissance romande repose sur une base économique fragile et peu créatrice d’emplois directs. La demande intérieure robuste, l’industrie manufacturière et les conditions macroéconomiques relativement stables ne suffisent pas. Le tissu économique romand manque de diversification sectorielle et de capacité d’embauche.
Les défis structurels que Berne ignore
Pendant que Berne se félicite d’une inflation maîtrisée à 1% et d’une situation financière stable, les gouvernements cantonaux romands font face à un mur de défis. La Suisse doit préparer une augmentation des dépenses liées aux retraites, à la santé et à la prise en charge des personnes âgées. Or, c’est précisément en Suisse romande que ces budgets sont les plus serrés, où les marges de manœuvre fiscales diminuent d’année en année.
Le marché du travail régional ne peut absorber les surplus de main-d’œuvre générés par les changements économiques. Les secteurs clés (tourisme, agriculture, services) traversent une mutation technologique qui détruit plus d’emplois qu’elle n’en crée. Et pendant ce temps, les jeunes chômeurs romands attendent, avec un taux de chômage juvénile qui, même s’il baisse techniquement, reste structurellement élevé.
L’illusion de la stabilité
Berne préfère brandir un discours rassurant. La Suisse « rebondit », les tensions commerciales s’apaisent, l’accord avec les États-Unis sur les droits de douane apaise les inquiétudes. Mais ce récit national occulte une vérité romande : la stabilité est un luxe dont jouissent les zones où le plein emploi n’est pas un rêve, où les salaires retrouvent du pouvoir d’achat, où l’investissement privé crée des opportunités.
La Suisse romande, elle, reste prisonnière d’une croissance de façade, où chaque point de pourcentage supplémentaire de croissance générale la laisse un peu plus loin derrière. Car cette croissance ne profite pas à tous. Elle profite à ceux qui ont un emploi, à ceux qui possèdent déjà, à ceux qui peuvent se permettre d’attendre la reprise.
Pour les 43 000 chômeurs romands (estimation basée sur le taux de 4,3%), la reprise reste un slogan creux. Ils attendent que Berne reconnaisse enfin que la Suisse est deux pays : l’un qui s’enrichit, l’autre qui ralentit. Jusqu’à présent, les autorités fédérales refusent de voir la différence.