Les Suisses sonnent l’alarme face à un mal qui métastase en silence. Selon une récente étude de l’université de Zurich, 56,5% de la population considère la désinformation comme un enjeu majeur. Un diagnostic alarmant qui devrait déclencher une mobilisation nationale, or, elle brille par son absence.
La désinformation n’est plus un phénomène marginal ou sporadique. Elle s’inscrit désormais comme un élément structurel du paysage informationnel suisse, contaminant les débats publics, altérant les processus de décision démocratique et minant la confiance envers les institutions. Et contrairement à ce que l’on pourrait imaginer dans une démocratie supposément mature, ni le Parlement fédéral ni les cantons romands n’ont produit une réponse coordonnée à la hauteur de la menace.
Une prise de conscience sans suite politique
Le chiffre de l’université de Zurich est révélateur: une majorité claire des Suisses ressent le problème de manière viscérale. Elle voit chaque jour circuler des contenus faux ou trompeurs sur les réseaux sociaux, les messageries de groupe, les plateformes de partage vidéo. Elle comprend que ces mensonges fragmentent le débat démocratique. Et elle attend des pouvoirs publics qu’ils agissent.
Mais où est le plan fédéral contre la désinformation? Où sont les régulations sectorielles, les campagnes d’éducation médiatique de grande ampleur, les moyens alloués aux services de fact-checking? La Suisse, qui brandit volontiers son excellence démocratique, n’a pas doté ses institutions des outils nécessaires pour défendre cette démocratie contre un ennemi aussi prévisible que l’a été la désinformation pendant les campagnes électorales des dix dernières années.
Les algorithmes, ces trous noirs de la responsabilité
Pendant ce temps, les grandes plateformes numériques continuent de monétiser l’engagement émotionnel, et rien ne fait monter plus haut les courbes d’engagement que le mensonge, l’exagération ou la polarisation. Les géants de la tech observent la Suisse avec amusement: un petit marché de 8 millions d’habitants, peu réglementé, où les citoyens se plaignent mais où les gouvernants hésitent encore à imposer des obligations réelles de transparence algorithmique.
Les plateformes savent où gérer leurs risques: elles appliqueront davantage de modération en Europe de l’Ouest où les régulateurs frappent dur (Digital Services Act), et moins en Suisse où il n’existe rien de comparable. Le calcul économique est simple, implacable et, pour les citoyens romands, injuste.
L’urgence d’un cadre régulateur ambitieux
La Suisse romande, région où la vie démocratique reste globalement robuste mais où les initiatives populaires et les scrutins cantonaux montrent l’influence croissante de la désinformation, n’a pas les mêmes outils que ses voisins pour imposer aux plateformes une forme minimale d’accountability. Pas d’audit algorithmique obligatoire, pas d’exigence de transparence sur la modération de contenu, pas de sanction financière dissuasive.
Cela ressemble à une stratégie: celle de laisser pourrir. Laisser pourrir tant que les profits continuent de couler, tant que les autorités hésitent, tant que le débat public reste suffisamment fragmenté pour que personne ne puisse imposer une vraie réforme.
Mais 56% des Suisses ont compris le jeu. La question maintenant: combien de temps avant que cette prise de conscience collective ne se transforme en pression politique irrésistible?