Le 27 septembre, les Suisses tranchent sur la neutralité, mais c’est en réalité bien plus qu’un simple vote technique qu’ils adressent à Berne : c’est un message de défiance envers l’instrumentalisation d’une doctrine figée face à un monde en rupture.
L’illusion d’une neutralité intemporelle
La neutralité suisse est inscrite dans la Constitution fédérale depuis 1848. Pendant des décennies, ce principe a servi de bouclier protecteur, une identité quasi-mythique qui supposément absolvait la Suisse de prendre parti dans les conflits mondiaux. Mais cette narrative comfortable vole en éclats face à la réalité de l’après-2020 : l’invasion russe de l’Ukraine a forcé Berne à sortir de sa torpeur diplomatique.
Lorsque la Russie a enfreint le droit international en attaquant l’Ukraine, la Suisse a repris la plupart des sanctions de l’UE. Voilà le talon d’Achille du dogme neutraliste : une Suisse qui gèle les comptes russes, qui soutient implicitement l’Occident, mais qui refuse d’en assumer le langage politique. Une neutralité à géométrie variable qui satisfait personne.
Les partisans de l’initiative pour une neutralité stricte dénoncent cette duplicité. Ils exigent un retrait complet de Suisse de toute participation implicite ou explicite aux coalitions géopolitiques. C’est un appel au purisme, au retour aux certitudes d’une époque révolue. Berne les rejette, arguant que la neutralité moderne exige justement cette flexibilité : en accord avec sa neutralité, la Suisse collabore avec d’autres États pour renforcer sa sécurité.
Une Suisse divisée sur ses fondamentaux
Au-delà des arguments constitutionnels, ce vote révèle une fissure profonde dans le consensus suisse. La neutralité est-elle « un joyau » qui doit être préservé ou « un outil » qui doit évoluer avec la société ? La question posée par swissinfo.ch ne laisse aucune place à une réponse grise : elle oblige à choisir un camp.
D’un côté, les partisans d’une neutralité stricte voient une Suisse réduite au rôle de médiatrice neutre et dépolitisée. De l’autre, ceux qui défendent une approche pragmatique savent que le monde ne tolère plus les positions intermédiaires. Trump, la Chine, le climat, l’énergie : aucun enjeu majeur n’attend l’arbitrage suisse. Soit la Suisse choisit ses alliés et ses valeurs, soit elle s’efface silencieusement en prétendant à une neutralité qui n’existe plus.
Le vote d’aujourd’hui sera un indicateur brut : combien de Suisses croient encore au mythe ? Combien sont prêts à accepter que Berne négocie en coulisse avec les puissances sans l’admettre en place publique ? La Romandie, sensible aux enjeux humanitaires et critiques envers les hypocrisies d’État, penche historiquement vers une vision plus engagée de la Suisse. Les régions alémanique et tessinoise oscillent entre prudence conservatrice et pragmatisme économique.
Une neutralité qui coûte cher
Enfin, il faut nommer l’éléphant dans la salle : la neutralité suisse a un prix croissant. Chaque sanction que Berne adopte face à l’avis des autorités, chaque décision diplomatique unilatérale réduit la crédibilité de la neutralité proclamée. Les investissements suisses à l’international, la présence de nos multinationales, notre intégration commerciale : tout cela se paie en alignements géopolitiques silencieux, non en postures abstraites de médiatrice.
La vraie question n’est donc pas celle du bulletin de vote, mais celle de l’honnêteté intellectuelle : acceptera-t-on enfin que la Suisse est un acteur politique du bloc occidental, ou continuera-t-on de se mentir sur un statut de neutralité que nous vendons pièce par pièce à chaque crise internationale ?