À Lausanne, Genève, Fribourg et ailleurs en Suisse romande, les salles de classe deviennent des fours. Cette semaine, les températures ont atteint et dépassé 35 °C, avec un pic prévu lundi à 38 °C. Dans les écoles, aucun climatiseur ne tourne. Aucun plan d’urgence ne s’active. Pendant ce temps, un père de famille romand a dû apporter son climatiseur personnel à la classe de son enfant, transformant une défaillance massive de l’État en anecdote attendrissante aux yeux de la presse régionale.
Ce qui devrait être un scandale passe inaperçu : le système éducatif suisse, l’un des plus coûteux au monde, ne sait pas répondre à un phénomène météorologique que les climatologues annonçaient depuis des décennies. Pire encore, cette impréparation révèle un dysfonctionnement systémique bien plus grave.
La surchauffe : une urgence structurelle
Les locaux scolaires en Suisse romande n’ont jamais été pensés pour résister aux vagues de chaleur. Construits dans une époque où l’été suisse offrait des températures modérées, ces bâtiments fonctionnent selon des standards thermiques désormais obsolètes. Isolation insuffisante, toits noirs, fenêtres mal orientées, ventilation naturelle : le tout suppose un climat stable qui n’existe plus.
Chaque été aggrave la situation. Les enfants ont du mal à se concentrer, surtout les plus jeunes. Les enseignants voient leurs cours s’effondrer. Les parents oscillent entre frustration et résignation. Et les responsables politiques, cantonaux comme communaux, restent paralysés par le coût des travaux de rénovation énergétique. Installer une climatisation dans une école coûte entre 100’000 et 500’000 francs selon la taille du bâtiment. Équiper tous les établissements romands ? Des milliards.
Alors on attend. On improvise. On apporte des climatiseurs mobiles, souvent inefficaces et polluants. On réduit les horaires. On demande aux enfants de se débrouiller.
L’IA arrive, le thermomètre monte
Or, pendant que l’infrastructure scolaire s’effondre, le gouvernement romand annonce que l’intelligence artificielle fera son entrée en classe obligatoire dès 2026. C’est du moins ce que rapportent les médias régionaux cette semaine. Des tablets, des algorithmes, des chatbots, des leçons personnalisées par machine learning. Un programme ambitieux, techniquement séduisant, économiquement parlant très favorable aux fournisseurs de SaaS.
Mais dans une classe où le thermomètre affiche 35 °C, où les enfants transpirent et ne peuvent pas penser, où un père doit sacrifier son climatiseur personnel, qui se demande vraiment si l’IA est prioritaire ? Qui ose défendre un tel décalage ?
Symbole d’une confusion politique
Cette superposition revèle une confusion profonde dans les priorités politiques suisses. On investit dans le « futur » technologique, dans l’innovation, dans la disruption managériale des écoles. On se rêve en économie 4.0. Et pendant ce temps, on abandonne les enfants à la chaleur extrême, on refuse de financer les rénovations thermiques dont nous savons tous qu’elles sont urgentes, on ignore les rapports scientifiques accumulés depuis dix ans.
C’est la classique erreur de gouvernance : confondre le visible et le important. L’IA est visible, elle fait la une, elle séduisit les journalistes et les parents branchés. La climatisation des écoles est un sujet fastidieux, technique, sans prestige politique. Elle coûte de l’argent public, ne crée pas de « startup nation », ne remporte aucun prix international.
Sauf qu’elle sauve la vie. Elle permet à un enfant de concentrer son attention, de mémoriser, de penser. Elle protège les personnes vulnérables lors des canicules, comme l’avait montré l’étude du Temps publiée le 10 juillet : 326 morts attribués à la chaleur en Suisse en 2024 seul.
La Suisse romande à la croisée des chemins
Les prochaines semaines verront une nouvelle vague de chaleur. Des enfants s’évanouiront peut-être. Des écoles fermeront. Et puis on oubliera, jusqu’à l’été suivant. Pendant ce temps, les tableaux intelligents arriveront dans les classes encore surchauffées. Et personne n’aura à justifier ce choix absurde.
C’est peut-être cela, l’incompétence la plus suisse : cette capacité à faire coexister l’excellente réputation internationale avec l’abandon de l’évidence locale, à financer l’innovation tout en renonçant à l’adaptation, à parler de « climat » en assemblée générale de l’ONU tandis qu’on laisse brûler les enfants à l’école.